Métier

Interviewer un ingénieur R&D : le guide de l'entretien technique CIR

Un ingénieur raconte spontanément ce qu'il a construit. Le dossier CIR a besoin de savoir ce qu'il ignorait. Tout l'art de l'entretien technique consiste à faire remonter la seconde information alors que votre interlocuteur vous livre naturellement la première.

Oscar MajorczykMis à jour le 5 min de lecture

C'est le moment le plus court de la mission et le plus déterminant. Une heure d'entretien mal conduite produit trente pages de description fonctionnelle inutilisables. Une heure bien conduite donne la matière d'un dossier défendable, et surtout la formulation exacte des verrous que personne ne retrouvera après coup.

Le malentendu de départ

Votre interlocuteur pense que vous venez évaluer son travail. Il va donc vous présenter ses réussites, valoriser l'architecture retenue, minimiser les impasses. C'est un réflexe professionnel normal. C'est aussi l'exact inverse de ce dont vous avez besoin.

La première minute doit lever ce malentendu explicitement : vous ne venez pas juger la qualité du travail, vous venez documenter ce qui n'était pas connu au départ, et les échecs comptent autant que les succès. Dit clairement, cela change la teneur de tout l'entretien.

La trame en cinq temps

1. La chronologie avant tout

Commencez par faire dérouler le calendrier des travaux, pas leur contenu. Quand a démarré le sujet, quels ont été les jalons, à quel moment l'équipe a-t-elle changé d'approche. La chronologie fait remonter les bifurcations, et les bifurcations sont l'indice des incertitudes.

Une question qui fonctionne presque toujours : « à quel moment vous êtes-vous dit que ça n'allait pas marcher comme prévu ? »

2. Le point de départ des connaissances

Demandez ce que l'équipe a regardé avant de commencer : publications, brevets, bibliothèques existantes, produits du marché, échanges avec des pairs. Cette réponse alimente directement l'état de l'art, et elle est bien plus fiable recueillie en entretien que reconstituée six mois plus tard.

Question utile : « si vous aviez dû sous-traiter ce sujet, à qui l'auriez-vous confié, et pourquoi n'existait-il pas de solution toute faite ? »

3. L'incertitude, atteinte par contournement

Demander directement « quelle était l'incertitude scientifique ? » ne fonctionne pas : c'est du vocabulaire de consultant, pas d'ingénieur. La réponse sera vague ou calquée sur ce que la personne pense que vous attendez.

  • « Qu'est-ce qui aurait pu vous empêcher d'y arriver ? »
  • « Y a-t-il eu un moment où vous n'étiez pas sûr que ce soit faisable ? »
  • « Qu'est-ce que vous avez essayé qui n'a pas marché ? »
  • « Si vous refaisiez le projet aujourd'hui, qu'est-ce que vous sauriez que vous ne saviez pas ? »

La dernière question est la plus productive de toutes. Elle formule ce que le manuel de Frascati appelle l'apport de connaissances, dans une langue que l'ingénieur comprend sans effort.

4. Les preuves, pendant l'entretien

Ne partez pas en promettant de demander les pièces plus tard : elles n'arriveront pas, ou incomplètes. Pour chaque affirmation notable, demandez immédiatement où c'est écrit. Tickets, comptes rendus de revue, résultats de campagne de tests, comparatifs de performance, messages de commit, cahiers de laboratoire. Voir quelles données réunir, et pourquoi brutes.

5. La reformulation de contrôle

Terminez en reformulant le verrou en une phrase et faites-la valider à voix haute. Si votre interlocuteur corrige la formulation, vous venez d'éviter une erreur qui aurait traversé tout le dossier. S'il acquiesce sans réagir, reformulez de façon volontairement inexacte pour vérifier qu'il écoute vraiment.

Les questions à éviter

À éviterPourquoiÀ la place
« Ce projet était-il innovant ? »Question fermée et flatteuse : la réponse sera oui, sans contenu« Qu'est-ce qui n'existait pas avant ? »
« Quelles difficultés avez-vous rencontrées ? »Fait remonter des difficultés de projet, pas des incertitudes« Qu'est-ce qui aurait pu ne pas marcher ? »
« Combien de temps avez-vous passé sur ce sujet ? »Trop tôt : oriente vers la valorisation avant d'avoir qualifiéÀ garder pour la fin, une fois les opérations délimitées
« C'est bien de la R&D au sens du CIR, non ? »Vous soufflez la réponse et perdez toute valeur probanteNe jamais valider l'éligibilité devant l'interlocuteur

Combien d'entretiens, et avec qui

Une à trois heures par opération de R&D est un ordre de grandeur réaliste. L'interlocuteur idéal n'est pas le directeur technique, qui a une vision d'ensemble mais rarement le détail des impasses, mais la personne qui a mené les travaux, accompagnée si possible de son responsable pour la mise en perspective.

Sur les dossiers pluriannuels, refaire un entretien court chaque année vaut mieux que reconduire les notes de l'exercice précédent. C'est le seul moyen de détecter qu'une opération a changé de nature, ou qu'une solution est apparue sur le marché entre-temps.

Ce que l'outillage change ici

L'entretien technique fait partie des activités qui ne se délèguent pas : le jugement en temps réel sur ce qu'il faut creuser ne s'automatise pas. En revanche, ce qui l'entoure change beaucoup.

Arriver en entretien après qu'une plateforme comme dymension a dépouillé les pièces disponibles (tickets, comptes rendus, documents de conception) permet de commencer par « j'ai vu que vous aviez changé d'approche en mars, racontez-moi » plutôt que par « parlez-moi de votre projet ». L'heure d'entretien est alors consacrée à ce que les documents ne disent pas, c'est-à-dire à l'incertitude elle-même.

Questions fréquentes

Combien de temps dure un entretien technique CIR ?
Comptez une à trois heures par opération de R&D selon la complexité. Mieux vaut deux entretiens courts et préparés qu'une longue séance non structurée, notamment sur les dossiers pluriannuels où un point annuel permet de détecter les évolutions.
Qui doit participer à l'entretien technique ?
En priorité la personne qui a mené les travaux, qui seule connaît les impasses et les bifurcations. Le responsable technique apporte la mise en perspective et le lien avec la stratégie, mais il ne remplace pas le praticien sur le détail des incertitudes.
Faut-il enregistrer l'entretien technique ?
C'est utile si l'interlocuteur y consent et si les conditions de conservation des données sont maîtrisées. L'essentiel reste de recueillir, pendant l'entretien, la localisation des pièces justificatives : c'est cela qui rendra le dossier défendable, pas la transcription.
Comment faire parler un ingénieur peu bavard ?
Partir de la chronologie plutôt que du contenu, et faire raconter les moments où le projet a changé de direction. Les questions sur ce qui n'a pas fonctionné produisent presque toujours plus de matière utile que les questions sur les résultats obtenus.

À lire aussi