Demandez à un vérificateur par quoi il commence l'examen d'un dossier CIR. La réponse est souvent la même : l'état de l'art. La raison est simple : c'est la section où l'on voit immédiatement si le cabinet a travaillé ou recopié.
Ce que l'état de l'art doit établir
Sa fonction est strictement argumentative. Il doit permettre au lecteur de conclure que, à la date du démarrage des travaux, un professionnel compétent du domaine mobilisant les connaissances disponibles n'aurait pas su résoudre le problème posé.
Trois mots comptent dans cette phrase, et chacun est un point de contrôle.
- À la date du démarrage. Un état de l'art rédigé en 2029 avec des références de 2028 ne démontre rien sur des travaux de 2026. La datation des sources est vérifiée.
- Professionnel compétent du domaine. Le niveau de référence n'est pas le vôtre, ni celui du grand public : c'est celui d'un praticien qualifié. Ignorer une solution documentée n'est pas une incertitude, c'est un défaut de veille.
- Connaissances disponibles. Publiées, mais aussi accessibles : brevets, documentation technique, logiciels libres, produits du marché, standards.
Les sources à mobiliser, et leur poids respectif
| Type de source | Ce qu'elle établit | Solidité en contrôle |
|---|---|---|
| Publications scientifiques | L'état des connaissances académiques | Forte |
| Brevets | L'existence de solutions industrielles protégées | Forte |
| Standards et normes | Ce qui était codifié et attendu | Forte |
| Documentation technique, dépôts open source | Ce qui était disponible et réutilisable | Moyenne à forte |
| Produits et solutions du marché | Ce qu'un acheteur aurait pu se procurer | Moyenne |
| Billets de blog, contenus marketing | Peu de chose | Faible |
L'erreur classique en informatique consiste à ne citer que des publications académiques alors que l'état de l'art réel du domaine se trouve dans les dépôts open source et la documentation des frameworks. Un vérificateur qui connaît le sujet ira voir si une bibliothèque publique faisait déjà ce que vous présentez comme un verrou.
La méthode en quatre temps
1. Partir du verrou, pas du domaine
L'ordre de travail naturel est le mauvais. Beaucoup de consultants commencent par cartographier le domaine, puis cherchent où placer le verrou. Il faut faire l'inverse : énoncer d'abord l'incertitude en une phrase, puis chercher précisément ce qui existait pour la lever. L'état de l'art devient alors court, dense et pertinent, au lieu d'être large et décoratif.
2. Chercher ce qui vous contredit
Un état de l'art crédible cite les approches les plus proches de la vôtre et explique pourquoi elles ne suffisaient pas. Un état de l'art qui ne cite que des travaux lointains signale au lecteur que la recherche n'a pas été faite, ou qu'elle a été faite et que le résultat gênait.
La référence la plus utile à votre dossier est celle qui s'approche le plus de votre solution, à condition d'expliquer l'écart qui restait à franchir.
3. Dater et tracer chaque référence
Chaque source doit être identifiable et vérifiable : auteurs, date, identifiant pérenne, et pour les sources techniques, la version consultée. Une référence qu'on ne peut pas retrouver ne pèse rien. C'est aussi ce qui protège le dossier contre le principal risque des outils génératifs, sur lequel nous revenons plus bas.
4. Conclure explicitement
La section doit se terminer par une phrase qui articule l'état de l'art au verrou : ce qui existait, ce qui manquait, et pourquoi le manque n'était pas comblable par simple ingénierie. Sans cette phrase, le lecteur doit faire le lien lui-même. Rien ne l'y oblige.
Le piège des références inventées
C'est aujourd'hui le risque le plus concret de l'usage naïf de l'IA générative dans les cabinets. Un modèle de langage généraliste produit spontanément des références au format parfait, auteurs plausibles, revue crédible, année cohérente, dont une partie n'existe pas. Le phénomène est documenté et bien connu ; il est particulièrement dangereux ici, parce qu'une bibliographie fausse est facile à vérifier pour un vérificateur et ruine la crédibilité de tout le dossier.
Faut-il refaire l'état de l'art chaque année ?
Oui, et c'est l'un des signaux que l'administration regarde. Sur une opération pluriannuelle, l'état de l'art de l'exercice N+1 doit tenir compte de ce qui a été publié entre-temps. Deux cas se présentent.
- L'existant n'a pas bougé : le dire explicitement, en datant la nouvelle recherche. C'est une information, pas une absence de travail.
- Une solution est apparue : question sérieuse pour la poursuite de l'opération. Mieux vaut la traiter dans le dossier que la laisser découvrir par le vérificateur.
Un état de l'art strictement identique d'un millésime à l'autre est l'un des premiers indices de dossier recyclé. Sur un dossier repris trois années de suite, c'est souvent le premier fil que tire le contrôle. Voir le déroulement d'un contrôle CIR.
Questions fréquentes
- Combien de références faut-il dans un état de l'art CIR ?
- Aucun nombre n'est imposé. Dix références précises et directement liées au verrou valent mieux que cinquante références générales sur le domaine. Le critère est la pertinence par rapport à l'incertitude énoncée, pas le volume.
- Les brevets comptent-ils dans l'état de l'art CIR ?
- Oui, et ils sont souvent plus pertinents que les publications académiques dans les domaines industriels. Un brevet publié établit qu'une solution technique était connue et documentée à sa date de publication, même si elle n'était pas librement exploitable.
- Peut-on utiliser ChatGPT pour rédiger un état de l'art CIR ?
- Pas en l'état. Les modèles génératifs produisent des références au format crédible dont une partie n'existe pas, ce qui est immédiatement vérifiable et décrédibilise le dossier entier. L'IA est utile pour explorer et structurer, à condition que chaque référence retenue soit rattachée à une source réelle et consultée.
- L'état de l'art doit-il être en français ?
- Le dossier est rédigé en français, mais les références peuvent être dans leur langue d'origine, ce qui est la norme pour les publications scientifiques. L'essentiel est que l'analyse et la conclusion soient rédigées en français et compréhensibles sans lire les sources.